Une lune en cache une autre
Sensation étrange. Une petite angoisse au fond du ventre, petite, toute petite.
Celle de s'etre dévoilée, celle d'avoir un peu peur. Peur d'étouffer l'autre, peur de ne pas etre juste soi.
Et ce sentiment étrange.
Celui d'une force intérieure qui grandit, se répand, prend possession de mon regard, de mon souffle.
Voir l'angoisse rester toute petite, là ou avant elle se propageait comme de la poudre. Me rendre compte avec amusement : mon corps me fait mal, comme souvent - je suis fragile, ma nuque se coince, mon genoux droit me lance (celui que mon psy d'alors appelait le "je-nous"), mon dos me rapelle à l'ordre; régulièrement, périodiquement, mon corps me montre que je suis fragile. Mais cette fois, alors que la douleur est lancinante depuis quatre jours, je ne m'épuise plus. Je n'ai plus cette image qui me venait sans cesse à l'esprit quand je me faisais mal, plus l'image des coups de baton.
Parfois j'ai peur sans avoir peur, je me sens juste moi, pas encore entière, plus vraiment morcelée.
Parfois je pense à cette seule chose qui me manque encore et qui m'a manquée toujours. Je sens mon ventre qui se pince quand mes pensées l'effleure et l'oublient aussi vite - comme si la pensée ne restait pas,mais les traces au corps, oui.
Cet amour attendu là au fond meurt un peu tous les jours, je le sens qui disparait de moi en continu, doucement depuis vingt ans.
La peur est la chose la plus durable de ma vie. Heureusement pour moi, comme tout compagnon, je l'ai vu changer, m'apprivoiser, elle m'a fait découvrir d'autres aspects de sa personnalité. Parfois elle me tenaille le ventre et me laisse abasourdie, assise en boule, comme si une corde accrochée plus haut me tenait depuis toujours, et me lachait soudain. Comme si je ne m'en rendais compte qu'une fois arrivée en bas, car en général je ne sens pas la chute - j'ai appris à ne plus la sentir, à ne plus la freiner, pour me faire moins mal - entre les deux, le vide, l'ellipse, quelque chose qui est arrivé mais qui n'a plus d'importance. L'important c'est de me savoir là, en bas.
D'autres fois elle chuchote à mon oreille, sagement, gentiment meme, elle me respecte je le vois bien, elle respecte ma constance, ma ténacité, mon insistance, cette instinct inouie dont me parlait un ami "je ne sais pas comment tu fais, mais tu te relèves toujours, quelque soit le trou où tu tombes, tu t'en relèves toujours".
Avant, j'aurais dit qu'un jour, peut etre, je n'allais pas me relever. Qu'un jour peut etre la chute serait trop violente, que j'aurais les jambes engourdies, que je tomberais de fatigue, que je m'endormirais comme on s'endort dans le froid, doucement, inconsciemment, peut etre comme si on retournait dans le ventre.
Aujourd'hui certains moments vécus dernièrement me soulagent, à deux, trois, quatre reprises, je me suis découverte apaisée, plus forte, plus attentive, moins névrosée. Ca ne dure pas, pas encore, mais peut etre qu'un jour je ne tomberai plus (ou d'une hauteur qui laisse moins de cicatrices). C'est comme si, quand il s'agissait d'écrire, quand il s'agissait de revenir, d'un coup tout s'estompait. J'ai mes petites amnésies malignes, mes petites comptines personnelles, ce réflexe de me calmer. Qu'est ce qui a fait que, du jour au lendemain, j'ai cessé d'etre si émotive, tandis que jusqu'au lycée je ne pouvais pas retenir mes larmes dès qu'une situation devenait tendue, ou éprouvante. Du jour au lendemain, sans y prendre garde, et contrairement sans doute à tout ce que j'ai pensé jusqu'alors, j'ai laissé partir un peu la petite fille.
Tant mieux, après tout, ce qui suit n'est plus vraiment de son age...
