Parce qu'il fallait l'écrire
Il y a deux jours mon colocataire a perdu pied. Il avait passé deux semaines sous médocs, traitement trop fort peut être, il faisait dix mille choses à la fois, s'enthousiasmait sur tout, frolait les limites d'un rythme 'normal'. Celui qui a besoin de faire des ruptures, de déconnecter, de se reposer. Lui ne dormait plus ou à peine, et petit à petit, la gêne m'a gagné, petit à petit une impression me restait, celle qu'il allait retomber très violemment s'il continuait comme ça.
Je passerai les détails mais il y a deux jours il a dérapé, une crise de délire, incohérente et un peu incontrolable. Incontrolable pour lui, surtout. Qu'est ce que tu fais Benoit...? Fais pas ça. Et il y avait cette frontière ténue, entre notre proximité et ma distance instinctive, celle de se protéger sans lui montrer, celle d'être parée, celle qui ne comprenait rien à ce qu'il se passait mais essayait tant bien que mal de jauger la situation, de le laisser me parler mais de ne pas 'perdre le duel du dialogue'. Il m'a parlé de Dieu, puis de moi, puis de se suicider. On saute ensemble m'a-t-il dit. Je ne me souviens pas si j'ai eu peur lorsque je me suis mise en colère, quand j'y repense je réalise que j'ai eu de la chance, à ce moment là, de ne pas être tout à fait consciente de la gravité de ce qu'il se passait. J'ai eu de la chance, à ce moment là, de miser sur la colère, de l'engueuler en lui disant que je n'acceptais pas ce chantage. Je ne veux pas que tu sois responsable de ma mort. J'ai senti la limite fragile entre ma provocation (jouer la colère, jouer la mère) et sa colère (se penser l'enfant - se rendre compte qu'il préfèrerait être l'amant, ne pas accepter la domination).
Pourtant je sais, maintenant, que je n'aurais pas dû, que c'était dangereux. Je le saurai pour la prochaine fois, si ça se reproduit.
J'ai pensé à mon frère, et à ma mère. A cette colère dans mon ventre qui me vient d'eux, et de leurs chantages au suicide également. Il y a deux ans, ma mère était au plus mal. Elle s'enfonçait dans la dépression, restait au lit, se détruisait de l'intérieur avec son ami, pleurait chaque fois que je la voyais ou l'avait au téléphone. Le poid sur nos épaules à ma soeur et moi était terrible. Plus d'une fois elle avait laissé entendre qu'elle allait en finir. Plus d'une fois je l'ai compris, ou entendu, contrairement à ce que ma soeur pensait. A tel point que j'avais meme fini par l'attendre, pour elle, pour qu'elle soit soulagée de sa vie désespérément fragile et solitaire. les douleurs, conflits, chantages et blessures de tant d'années qui précédaient m'empêchaient de savoir comment réagir, je n'arrivais plus à respirer mais j'avais cet instinct de survie intense de lacher prise, de me cogner à elle pour mieux m'en éloigner. Je me suis endurcie pour la mettre loin de moi jusqu'au jour où j'ai coupé les ponts. Trois mois plus tard elle m'a rappelé, depuis les choses ont changé doucement, nous vivons, elle et moi.
Il y a plus d'un an, mon frère m'a envoyé un message pour me dire qu'il avait décidé de se tuer, qu'il avait bien réfléchi, qu'il attendrait un mois pour voir et que s'il n'y arrivait plus, le ferait. Que je ne devais en parler à personne d'autre que nous connaissions. J'ai tenu deux, trois mois sans en parler à ma soeur jumelle. Je n'en ai jamais parlé à mon père ni à mon oncle. J'ai vécu un des plus violents enfers dépressifs de ma vie (le troisième) mais après tout cet enfer là m'a sauvé de la suite. Sans ça je n'aurais jamais décidé de m'occuper de moi et de survivre une fois pour toute.
J'étais terrassée par l'angoisse, par le dilemne de l'en empêcher ou de respecter son choix. Après tout, il avait le droit de ne plus vivre. Je n'avais aucun droit, moi, sur sa vie. Lui, au bout d'un mois, il remontait la pente. Il décidait de tenir bon, de recommencer. Moi, j'ai mis plusieurs mois à sortir de la dépression. A réapprendre à écrire, à m'ouvrir, à panser le 'lien social'. J'ai découvert la violence de sa décision et son égoïsme insouciant.
Depuis ce moment là, je ne sais plus vraiment ressentir des émotions en situation de crise, d'urgence. Il y a comme une barrière solide, une gifle de sang froid, cet espèce de décalage à la gravité (est ce que son asthme est si grave, est ce que j'apelle les pompiers?) (Est ce qu'il est vraiment en danger, est-ce que je le canalise seule?). C'est comme s'ils avaient faussé mon rapport à la mort. C'est comme si les muscles fonctionnaient à la place du coeur. Oui, je sais, au moins ils fonctionnent. Et dans ses moments là, j'agis sans trop me laisser atteindre. Mais les deux, trois jours qui suivent, il y a cette fragilité intense, cette envie de pleurer, de me recroqueviller, ces pensées qui ressassent, tous ces vides rencontrés, ceux de ma mère, mon frère, Laurent, et les miens, les miens.
Mais ça ira. Parce que je suis plus forte qu'avant, que je le veuille ou non...
J'ai peur de lui maintenant. Je sais que ça va passer. Je sais que rediscuter avec lui comme ce soir, c'est affronter cette peur là, c'est me forcer un peu à ne pas me bloquer, à ne pas avoir peur de lui. Mais là j'ai cette boule au fond du ventre, celle de ne plus me sentir vraiment protégée, celle de savoir que la limite peut être franchie. Au fond de moi je sais que ce vertige ne durera pas, mais là, tout de suite, ça chamboule encore trop de choses. Et c'est difficile de perdre confiance dans son propre lieu de vie.