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Les mains dans le sable
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23 mai 2007

This quiet siege

"Un homme qui n'est pas relié aux autres meurt. Mais un homme qui n'est pas relié à lui même meurt aussi."
A. Nin

Je suis reliée à moi même depuis plusieurs jours. Le fil que je craignais désespérément de perdre il y a quelques temps était extérieur à moi, il se rapprochait de moi et je parvenais à m'y aggriper, comme s'il devait me sortir du torrent, comme s'il allait m'amener sur la terre ferme. Puis ce fil est devenu intérieur, je le sens comme je sens mon regard s'élargir, il est à l'intérieur de mon corps, comme une longue veine à laquelle tous mes organes vitaux sont liés. Ce fil n'est plus celui qui, chaque fois, me ramenait à la surface. Peut être que désormais il m'y maintient.

Elle m'a parlé d'un sentiment de culpabilité qui s'était probablement réactivé face à lui. De la même façon qu'il semblait se réactiver dès que j'avais face à moi la douleur d'un autre. Cette responsabilité terrible, cette culpabilité ancienne, celle qui ne m'autorisait pas à m'éloigner de ces failles, à ne pas essayer de les approcher. Je ne m'y plongeais plus avec l'inconscience des autres années, il y avait ces petites alarmes, il y avait cette survie acquise, mais malgré tout cette impossibilité à l'éviter, à ne pas l'apaiser, à ne pas l'écouter. Elle me disait ce garçon était taciturne à votre arrivée, et vous avez travaillé votre approche petit à petit, jusqu'à ce qu'il vous accorde sa confiance, jusqu'à ce que vous preniez la place que vous vouliez avoir. Celle de la mère j'ai pensé? Je lui ai dit que je m'en sentais l'obligation, peut être parce que ces gouffres je les ai vécu et les vivrai peut être encore, peut être parce que je me sens l'obligation, en toute conscience, puisque j'entend ce que d'autres n'entendront jamais, et que je ne peux pas garder ça.
Et que j'ai sans doute peur, un jour, d'y être plongée à nouveau. Est ce que j'ai cru qu'affronter leurs gouffres c'était une manière de mieux combattre les miens? De les rendre familiers, de ne pas les fuir?
Elle m'a demandé si ce garçon taciturne me faisait penser à quelqu'un. Mon frère, oui, même si sa violence est plus rentrée, même si son impulsivité est plus gardée. Moi, bien sûr, il n'y a pas si longtemps. Elle m'a demandé, et votre père?
Je n'ai pas su dire. Oui bien sûr, il était seul, oui bien sur il a été exclu du noyau, ou s'excluait, je n'en sais rien. J'ai de vagues souvenirs des longues heures qu'il passait seul dans son salon de musique au sous sol, cette antre qu'il s'était aménagé avec des centaines de disques de musique classique qu'il écoutait longuement. Les seuls souvenirs que j'en ai sont désagréables, une sensation d'étouffement, peut être que je la sentais, sa douleur sourde, et qu'elle venait peser sur mes épaules...
Je pensais n'avoir jamais vu de douleur chez mon père, je n'ai jamais senti la peur, l'isolement, la douleur, la peine. Est ce que je les ai chassé de ma mémoire? Est ce qu'il les ressentait? Est ce qu'il les cachait? Lui qui ne voulait pas d'enfants, quelle incompréhension terrible il a du ressentir face à notre indifférence. Comment un homme peut-il vivre sans avoir de place dans sa propre maison? Il était exclu des décisions de ma mère, exclu de son amour exclusif pour nous, et sûrement de notre amour pour elle. Exclu de sa décision de nous emmener loin de lui lors de leur séparation. Ces dernières années j'ai cru que j'avais enfouie une douleur : celle qu'il ne nous ait pas retenu à notre départ, qu'il ne se soit pas battu pour nous. Puis ces derniers temps je ressentais la culpabilité, celle, peut être, enfant, de m'être crue responsable de son indifférence, d'avoir cru, peut être, que de la même manière qu'il ne nous avait pas désirées, il n'avait pas eu envie de nous garder auprès de lui. Est ce pour cela que je n'arrive pas à m'approcher d'un homme? J'ai toujours cru que j'avais peur d'eux. J'ai peut être peur de ne sauver personne, ni eux, ni moi.
Elle me dit les enfants pensent que leurs parents sont la terre entière. Et ils pensent qu'ils sont, pour leurs parents, la terre entière. Alors, si les parents vont mal, s'ils sont tristes, malades, en colère, déprimés (distants?), l'enfant pense que c'est de sa faute, qu'il n'a pas été assez aimant - ou aimable. Est ce que j'ai cru que je n'étais pas assez bien pour que mon père m'aime, sorte de son isolement, me retienne quand nous l'avons quitté? J'avais quatorze ou quinze ans.
Qu'a pensé l'enfant que j'étais, que son père l'abandonnait, ou qu'elle avait abandonné son père?
Je n'ai aucun souvenir du jour de mon départ.

soeurs

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