Le jour où les enfants sont morts
La première fois que tu avais abordé le viol, tu ne l'avais même pas nommé que mon instinct avait surgi, sûr, frappé par l'évidence. Tes mots d'alors, cette 'chose plus difficile' que tu avais vécu avec des hommes, je n'ai eu le courage d'y revenir que le lendemain, mais au fond de moi, j'avais compris. Cette pensée qui avait habité toute mon adolescence, cette ombre fantôme que je sentais en moi sans me l'expliquer, qui m'obsédait et faisait partie de moi chaque fois que mes pensées s'égaraient, tout cela d'un coup prenait sens. Tu l'avais porté et enfanté auprès de tes enfants, et je le traînais douloureusement comme un chien fidèle. Le lendemain j'ai frôlé doucement tes mots, j'avais besoin de savoir, et ce viol tu l'as nommé, rapidement, et me laissant entendre que ça ne t'avait pas tant marqué (ma pauvre mère, tant d'années et tant de douleurs que tu as choisi de te mentir, tant de membres fantômes de ta jeunesse que j'ai découvert avec le temps, et souvent malgré toi).
Quand l'autre jour tu t'es approché de nouveau de ce moment de ta vie, quand nous parlions des hommes, que je pensais tout haut mes peurs, mes avancées, mes luttes incessantes, nous discutions comme deux femmes (et non pas deux enfants - ce qui en général ne se produit que les heures suivant mon arrivée, quand tu ne m'as pas encore pris mon espace et mon souffle). Dans nos deux individualités de femmes l'une face à l'autre j'ai osé, cette fois, sincèrement, attentivement, te demander comment c'était arrivé. As tu remarqué que souvent, tu nommes les tonerres, mais sans jamais finir tes phrases? Que tu as transformé les fêlures (les tiennes, les miennes) en passage, en anecdotes? J'aurais voulu te connaître dans ta jeunesse, j'aurais voulu savoir quand tu as pris la fuite et perdu de vue que tu ne t'autoriserais plus de regard sur toi même. Tu m'as parlé de ce garçon avec qui tu sortais, et avec qui tu refusais de faire l'amour, tu m'as parlé avec une innocence qui m'a fendu le coeur car plongée au milieu d'autres anecdotes, joyeuses celles là, de tes amis d'alors, de tes 'bandes', tu m'as raconté comment ils t'avaient emmené, à trois, dans le bois de Meudon, et m'a répété que le viol de l'un d'eux ne t'avait pas tant choqué, que c'était surtout ce qu'ils t'avaient fait faire... Tu t'es arreté là, replongée dans ta vie d'alors, et des détails je n'en aurais pas demandé, bien sûr, et je t'encourageais à me parler du reste, et je t'amenais doucement à me parler de tes amoureux, du photographe, de celle avec qui tu faisais des listes de vos flirts, et d'autres choses drôles et tendres que je découvrais (je t'imaginais, j'essayais de t'imaginer jolie môme au caractère bien trempé, et ta fierté à aller hors de ton quartier pour fuir ta maison, et découvrir ces jeunes gens plus cultivés que ta famille qui t'ont aidé à devenir quelqu'un d'autre). Et au fond du ventre je voyais ce nouveau fil entre toi et moi, ce nouvel enfant que tu m'avais laissé, cette peur en héritage sur ce qu'ils t'ont fait faire. Si tu savais, ce que tu as légué. Une autre image me vient : sais tu que j'ai toujours dit qu'une des choses qui m'effrayait le plus, depuis gamine, c'était les forêts, la nuit? Que leur beauté le jour m'émerveillait, mais que la nuit me les rendait angoissantes. Il y a quelques temps déjà que j'ai cessé de croire aux coïncidences.
Et tu me méprises avec ta légèreté habituelle quand je te parles de mes luttes pour comprendre, pour vivre mieux, pour affronter mes peurs, et jamais, jamais, tu n'as cherché la filiation, toi que j'ai haïe et aimée. Et qui pour l'instant, me laisse incertaine.
Et d'année en année, je m'éloigne un peu plus de tes fatalités, et un jour il n'y aura plus aucun fil entre toi et moi (sauf peut être de l'apaisement et de la bienveillance). Ce jour là je ne serai plus infirme et je saurai séparer mes fantômes des tiens. En attendant ils s'endorment les uns à côté des autres.