Voilà la petite fille
Je sens qu'elle sera là très bientôt, assise en face de moi, et qu'il va falloir que je lui parle. Elle me tourne autour depuis plusieurs semaines et je l'ai rejetée et dénigrée, si j'avais su j'aurais même pu la vomir. Aujourd'hui il y avait trop de bruits, trop d'odeurs qui m'agressaient la gorge, et même cet homme dans le métro qui était trop près, beaucoup trop près. Je suis plus menteuse, égoïste et rancunière que beaucoup ne le pensent. Je suis encore une petite fille en colère, et quand elle sera enfin toute seule devant moi il va falloir que je lui explique pourquoi cet homme ne peut être ni son père, ni son amant. Il faudra que j'oublie qu'elle me fait de la peine, il faudra que j'évite quelquefois son regard et que je ne mette pas trop de mots sur sa moue boudeuse et ses poings qui serrent. Je lui dirai sans lui dire qu'il y a eu des coups qu'elle aurait pu donner contre d'autres et que la colère est bonne maîtresse mais qu'il ne faut jamais lui faire confiance, ou la lécher totalement jusqu'à l'écoeurement.
Je préfèrerais vivre seule que sans vous, quand vos mains ne touchent pas ce que je touche, et que personne ne connait les intimes reliefs que j'aimerais observer chez vous à la loupe. Je plonge la tête dans l'eau du bain et essaie de ne pas soupirer de ce vieux et long soupir de fatigue, cette fatigue sous les yeux m'emmerde et je préfèrerais qu'elle foute le camp une fois pour toute pour cesser de m'y fondre. Après tout c'est mon travail de jeter les ratures, brouillons et notes à la poubelle, et ne donner à voir que l'ultime, le fini, le formé. Je me suis donné un but qui ne laisse filtrer que l'essence des choses, même les accidents, même le sang, même la sueur, même les petites traces sur les phalanges qui ont cogné les portes. Un jour le cri va sortir et peut être qu'il se transformera en cri de louve et en cri de plaisir. Tout ce corps tendu vers lui n'était encore qu'un déchirement vers la petite fille en colère et ses dragons au goût de gorge, à l'odeur de chambre fermée et pentue, à la faim de genoux abimés sur les graviers de mon oncle. Je suis sereine autant que je cogne fort - mais ne me laisse pas tomber, ne me laisse pas tomber trop fort. Si je la croisais cette petite fille je ne sais pas si j'oserais lui donner ce qu'elle ne sait pas encore absent pour toutes les années qui suivent, je ne sais pas si j'oserais la prendre dans mes bras et la serrer fort, ou si je laisserais ça dans un recoin de mon ventre. Je ne me voyais pas suivre à nouveau un double de moi même, j'aurais dû comprendre en me voyant rejeter une nouvelle fois ceux qui ne sont pas dans mon monde. J'ai repoussé la femme dans ses retranchements et ai réinvité la censure. Tu es sûre que tu ne veux pas partir, petite?