snake skin sweet flesh
Birdie. Jessie.
Bird.
J'essaie.
Je suis sur le bord d'une route. Le car, grand car qui n'arrivait pas, arrive peut être devant moi. Je le scrute avec une fausse surprise, petit mensonge que j'aurais eu du mal à croire si j'avais été moi. J'ai le choix. Il fait beau, ou trop chaud. J'aime la poussière sur le sol, ou bien elle m'aveugle un peu, me fait piquer les yeux et me donne envie de pleurer. Mais non... Je ne suis pas venue là pour ça, je ne veux pas. Il y a un moment où il faut que je monte dans ce car, même si c'est pour jouer, d'ailleurs c'était peut etre en jouant dans notre bulle d'enfance qu'on essayait le plus fort. On n'avait rien à craindre, à l'époque.
Je décide donc de rejouer, d'y aller comme on miserait si on était à la place des autres joueurs : est-ce qu'elle bluffe? Comment savoir?... Je continue ou je passe?
Dans ce car, je prend une place, ni tout à fait devant, ni tout à fait au fond. Entre les autres, le plus possible, entre les autres. Y'a ces odeurs de peaux, des peaux différentes des miennes, des peaux qui ne me connaissent pas, des peaux que j'aimerais toucher sans réfléchir, dire bonjour, je ne sais pas mais bonjour vous, moi c'est moi, j'aurais bien aimé vous voir quelque part, avant déjà, peut être?
Y'a ces couleurs chaudes, ocre et rouge, poussière dorée sur les vitres. Je ne suis pas enfant du rock, je suis née tard, je suis née avec le monde de maintenant, celui qui rend les doutes plus certains que les convictions. Je respire avec lenteur, redécouvre des possibiltés inestimées de mes poumons qui prennent l'air à grande goulée comme un addict à qui l'on offre soudain un verre. Je bois cet oxygène comme s'il allait venir hydrater mes mains sèches dont les lignes se renforcent curieusement depuis quelques semaines, comme pour me souligner que mon corps est toujours là, qu'il ne demande que ça, qu'il a soif et faim.
Comme s'il me montrait que ça vaut la peine d'essayer encore, encore, encore.
Le cuir du siège est abîmé, je le sens un peu dans le bas de mon dos, t-shirt froissé et un peu relevé à cause de la chaleur, je me met à rêvasser, à essayer de faire comme si, comme si ce n'était pas si grave, comme si je n'avais pas si peur, comme si même entourée je ne me sentais pas seule, comme si je n'avais pas tant changé, comme si je ne passais pas à côté de tant de choses. L'espace de ce trajet qui continue autant qu'on le fait quand on essaie de prolonger un rêve, j'y crois, je fais comme si et me débrouille assez bien.
Je jette un coup d'oeil l'air de rien, voit ma peau de serpent partir par petits morceaux, me libérant ci et là de son écorce dure et impénétrable, mes bras ankylosés me piquotent et je force mes doigts à venir pianoter sur le siège, la paroi, la vitre. Des traces infimes de mes empreintes restent suspendues là, preuves de mes frôlements hésitants et rêveurs. Preuve que j'étais bien là, dans ce présent là. J'ai envie d'essayer cette vie où les pieds se posent quelque part, à plusieurs endroits, face à plusieurs personnes, un jour je fuguerai cette vie là, je ferai comme si j'avais la tête plus légère, comme si je n'avais pas cette tension dans la nuque et ces petits noeuds dans le ventre.
Je fermerai les yeux, m'assoupirai sur l'épaule froissée et douce de mon autre, avec des odeurs de gens que j'ai envie de connaître dans les narines et dans la tête. En imaginant que je ne sois pas devenue dure trop vite, et que ça va revenir plus vite et plus fort que je ne croyais, pour retrouver avec un sentiment fugace mais paisible ces moments comme arrêtés où l'on a de la nostalgie pour ce qui n'est pas encore fini.
J'attend un peu sur le bord de la route, un peu de poussières se faufile dans mes chaussures, à moins que ce ne soit du sable. Je me baisse, accroupie, met les mains dans cette terre sableuse, et ma peau de serpent laisse passer un peu de sa douceur, chauffée au soleil.
